Bernard Dejonghe

« La Fusion, c’est tutoyer la terre ». Extrait d’interview par Hélène Jourdan-Gassin. Art Jonction, Le Journal 7/96

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HJG - Je ne t’ai pas parlé de la fusion, instant si décisif pour la terre comme pour le verre. Est-ce trop technique de l’aborder ?
BD
- Je ne vois pas pourquoi la technique serait taboue. Dans les sociétés primitives, les hommes qui manient le feu étaient très respectés et craints. Il y a des instants de présences particulières qui correspondent à des états structuraux des matières.

Les plus grandes évolutions du monde moderne se sont faites à partir d’un travail sur la structure des matériaux et non sur leurs mises en forme, ou ce qu’on peut en dire. Tout ceci vient après. Je pense par exemple aux fibres optiques, aux puces des ordinateurs, à tous les dérivés du silicium et de l’alumine…

En cela, les céramiques et les verres qui appartiennent à cette famille constituent un court circuit entre les temps géologiques et le monde futuriste. Le phénomène de fusion, c’est l’accès à ces transformations. C’est bien plus que chauffer un objet pour le rendre solide, c’est un voyage dans le monde minéral avec tous ses possibles, c’est tutoyer la terre.

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Pour illustrer les photos « Areshima »

Adrar Mauritanien, Tanezrouft, Adrar Ahnet et Immidir en Algérie, Ténéré du Tafassasset au Niger, Tibesti au Tchad, Djebel Uweinat au Soudant, Gilft Kébir et Great Sand Sea en Egypte… J’y ai aperçu les langages des premiers humains ; j’y ai vu la peau de la terre qui s’effrite, et pris la conscience du temps long géologique. Les croûtes noires des météorites sahariennes résultent de la fusion à plusieurs milliers de degrés, pendant la traversée de l’atmosphère, des minéraux qui les composent. C’est une sorte d’émail qui vient du ciel.

Mon œil de céramiste n’a pas manqué de les voir ; j’ai beaucoup marché dans les ergs et les paléosols pour les trouver.

Areshima, le nom d’un site néolithique des bords de l’Aïr au Niger. On a trouvé dans cette région, des poteries datées d’environ – 7000 ans.

J’ai donné ce nom à une série de grandes pièces couchées, à formes d’outils de pierre trouvés sur ce site ; Elles sont supports à des fusions d’émail de grand feu. J’aime que ces pièces soient sauvages ; qu’elles paraissent ne pas avoir été fabriquées par une main humaine.

Extrait du livre « 8 artistes et la terre », ARgile édition, printemps 2009